J’ai vu récemment sur les réseaux sociaux qu’un petit appareil, que l’on pourra se glisser dans l’oreille, allait bientôt permettre de traduire en direct les paroles d’un locuteur étranger ! Formidable progrès technologique ! Plus besoin d’interprète, encore un domaine où la machine va pouvoir mettre un terme à « l’asservissement » de l’homme et nous conduire vers l’ère promise du loisir … à moins que ce ne soit celle du chômage central, comme disait un regretté humoriste ?

Traducteur de formation, je suis grand utilisateur des langues, qu’elles soient française, anglaise, allemande, russe, voire de quelques dialectes africains, et des langages… scientifiques, culturels, sportifs. Aussi ai-je beaucoup de respect pour ces outils de communication inventés par l’homme aux quatre coins du globe il y a des siècles, voire des millénaires, et peaufinés au fil des temps par des générations d’êtres humains. J’insiste sur le terme utilisateur car, je ne suis pas, hélas peut-être, un amoureux des Belles Lettres, et j’avoue que je ne consomme la littérature qu’à trop petite dose ! J’ai en effet évolué dans des milieux plutôt scientifiques, où la langue est, en principe, plus appréciée pour sa précision que pour sa beauté !

Technologie et logique techno

Ce qui m’attriste aujourd’hui, et c’est tout l’objet de cet article, c’est le mépris de plus en plus avéré de nos contemporains pour cet outil extrêmement riche que constitue un idiome (les idiots consulteront le dictionnaire !). J’avais déjà observé ce phénomène chez les chercheurs et ingénieurs, dont certains faisaient très peu cas de l’orthographe dans leurs échanges « épistolaires ». Mais c’était un moindre mal, car un texte mal orthographié, n’est, heureusement, pas forcément inintelligible. En revanche, quand c’est la grammaire qui laisse à désirer, on commence à relire plusieurs fois, à se demander qui fait quoi, si l’auteur écrit au futur ou s’il émet une hypothèse… Bref, le manque de rigueur linguistique conduit peu à peu à une communication approximative. L’approximation étant l’ennemi de la précision, l’impact sur la rigueur du discours scientifique peut devenir préoccupant !

L’avènement des smartphones, qui est incontestablement un progrès technologique majeur du début du XXIème siècle, me semble avoir des effets pervers sur la qualité de notre communication. Certes, le débit dans les « tuyaux » s’est accru de manière exponentielle et nous sommes désormais joignables quasiment partout et à tout instant. Mais quand on commence à se pencher sur le contenu et la qualité des messages échangés, notamment chez les jeunes … On cherche vraiment où est le progrès en termes de qualité de la communication. Qu’il s’agisse de textos, où l’écriture phonétique devient la règle et où seuls les initiés peuvent déchiffrer des messages quasi-codés, ou de Twitter, où les non-twitteurs ne comprennent pas un traître mot des allusions ultra-synthétiques de leurs auteurs, je crois voir poindre un risque de décrochage entre la communication du « cyberaddict » et celle du citoyen lambda.

Globalisation

Deux phénomènes encore plus destructeurs de communication à mon sens sont le recours massif, tout particulièrement dans les milieux professionnels, au « globish » et aux jargons. Le « globish » est cette espèce d’adaptation internationale de l’anglais qui veut qu’un orateur se sente plus « in » en utilisant des termes à consonance anglo-saxonne. Dans la déjà longue liste des emprunts inutiles sont ainsi apparus il y a quelques temps les verbes « performer » et « adresser ». Un collaborateur efficace doit « performer », l’entreprise doit « performer ». J’ai bien une idée de ce que cela veut dire, mais je reste dans le flou quant à l’objectif visé. Pourquoi ? Tout simplement parce que ce terme n’a pas la même valeur en anglais et en français. Si, en français, il s’agit de réaliser une performance, cela signifie déjà que le résultat attendu est de nature plutôt exceptionnelle, alors qu’en anglais, « to perform », qui est un verbe transitif (avec complément d’objet direct), signifie simplement effectuer une tâche ou une action, sans que celle-ci ait un caractère particulièrement ambitieux.

Alors, si je dois performer, dois-je seulement remplir ou dépasser d’éventuels objectifs ?

Concernant le verbe adresser, quand j’entends un tel ou un tel dire qu’il va adresser ce nouveau problème, cette situation inhabituelle… J’ai envie de lui demander à qui ! Cette fois-ci, il s’agit plutôt d’un anglicisme carrément « mal-t-à-propos »… En anglais comme en français « to adress somebody » ou « s’adresser à quelqu’un » vise le destinataire et pas l’action. On ne voit d’ailleurs pas en quoi il est plus difficile de dire que l’on va traiter un nouveau problème ou aborder une situation inhabituelle… Un effet de mode langagière, un de plus, hélas ! A ce propos, j’habite à Bordeaux et non pas sur Bordeaux… On pourrait multiplier les exemples à l’envie et il suffit de participer à une réunion pour constituer un catalogue de ces termes globish ! J’ai ainsi en mémoire un excellent tract syndical intitulé « Sky, my Toubon’s law ! » entièrement rédigé avec des termes globish du jargon RH et pointant l’opacité de la communication sociale au moment de l’internationalisation d’une grande société !

Jargons

Il est assez frappant de constater qu’à l’heure où les praticiens de disciplines au langage traditionnellement abscons, tel que le droit ou la médecine, font des efforts historiques pour simplifier leur discours, d’autres secteurs tels que les ressources humaines, le management, et les secteurs émergents, comme la communication numérique (et pas digitale) ou le cybermarketing, font tout leur possible pour développer un langage qui leur est propre, et accessoirement hermétique aux non-initiés. Le Savoir est le Pouvoir, dit-on… Il semblerait donc que la volonté ne soit pas la transparence, comme le veut souvent l’affichage, mais bien au contraire l’opacité !

Les jargons sont particulièrement utilisés dans les offres d’emploi, et là ce sont les sigles qui viennent de plus en plus remplacer les termes d’importation : « on recherche un CRM pour accompagner la mise en place d’un ERP asap dans la branche EMEA d’une entreprise de BtoB ». Gageons que les chercheurs d’emploi sont assez déroutés devant l’évolution rapide des jargons, surtout s’il s’accompagne d’un changement de paradigme (puisque les maître-mots du recrutement sont aujourd’hui la capacité d’adaptation, d’évolution, la flexibilité, la reconversion, la formation…) Là-encore, il s’agit peut-être tout simplement d’une volonté délibérée d’écarter les non-initiés ou les outsiders.

Facteur humain contre mode machine

Mais revenons à nos moutons, puisque c’est de traduction qu’il doit être question. Les entreprises d’une manière générale, le secteur du tourisme plus particulièrement, font de moins en moins appel à des traducteurs professionnels, notamment du fait de l’amélioration des performances des logiciels de traduction.

Si l’on y regarde de près, on n’est pas déçu par les résultats parfois obtenus grâce à ces outils ! Qui n’a pas tenu entre les mains le fameux mode d’emploi qui lui enjoint « d’appuyer la touche on » !? Souvent, les menus dans les restaurants ne sont pas piqués des vers non plus, si l’on peut dire ! Parmi les meilleures anecdotes dont je me souviens concernant l’utilisation de logiciels de traduction, il y avait cet élève de 4e qui m’avait rendu un devoir en traduisant le personnage du Chat botté par « la gueule de bois » … Je m’interroge encore sur ce qui avait pu le conduire à un tel faux sens ! Autre expérience alliant 2 produits du progrès technologique (smartphone + base de vocabulaire internet) au « bénéfice » de la communication, de l’apprentissage des langues et de l’enrichissement mutuel vécue avec des scolaires à l’occasion d’un séjour en Allemagne : certains d’entre eux s’étaient mis à communiquer par portable interposé en saisissant un mot dans leur langue sur leur mobile et en montrant la traduction (sans même la regarder !) à leur correspondant ! Inutile de dire qu’avec un tel système D, l’apprentissage du vocabulaire est proche de zéro !
Un réseau social bien connu, au demeurant très convivial, propose un service de traduction automatisée. Grâce à ce réseau social, je suis resté en contact avec un ami hongrois. Malheureusement, à chaque fois que j’ai voulu comprendre ce qu’il avait écrit en ayant recours à cet automate, j’ai vécu un grand moment de frustration !

Sans vouloir entrer dans des considérations linguistiques trop approfondies, je reste très sceptique quant à la capacité d’une machine à réaliser un vrai travail de traduction ! Ce dernier est loin de consister simplement à remplacer un mot ou un groupe de mots dans une langue de départ par un mot ou un groupe de mots dans une langue d’arrivée. Un traducteur doit comprendre le sens des idées exprimées par la langue de départ et être capable de restituer ces idées non seulement avec les mots mais aussi avec les codes (linguistiques, culturels…) de la langue d’arrivée. On comprend très facilement cette nécessité quand on s’intéresse aux dictons et proverbes. Ainsi, le dicton français « autres pays, autres mœurs » qui signifie que les habitudes varient d’un pays à l’autre, sera vraisemblablement traduit par un automate par : « Other countries, other habits » or la bonne traduction, c’est-à-dire l’image qu’utilisera un Anglais pour exprimer la même idée est « One man’s food is another man poison » qu’on peut traduire littéralement par : ce qui est un aliment pour un homme est un poison pour l’autre. Un traducteur, contrairement à une machine, éprouve ce que les Allemands appellent le « Sprachgefüll », c’est-à-dire un « ressenti de la langue ». Il sait de manière quasi-instinctive par quelle tournure linguistique il doit importer une idée dans sa langue maternelle. C’est d’ailleurs pour cela que les traducteurs sont beaucoup plus performants en version (de la langue étrangère vers la langue maternelle) qu’en thème. Or, le jour où les machines éprouveront des instincts, des sensations linguistiques quasi-affectives validées par des années de pratique, je crains personnellement que l’espèce humaine ne doive faire face à une concurrence particulièrement dangereuse !

La communication explicite

En définitive, les langues, aussi disparates et complexes qu’elles puissent être, sont la richesse si ce n’est l’essence culturelle des populations humaines. Les mépriser, en considérant que le passage de l’une à l’autre est à la portée de tout un chacun, ou d’un vulgaire logiciel, est à mon sens une erreur grossière. Dans le monde de l’entreprise, des gains de temps et d’argent apparents peuvent se traduire à terme, par un manque de crédibilité des documents fournis dans le meilleur des cas, par des erreurs graves de communication, de procédure voire de production dans le pire des cas. La traduction est un vrai métier qui mérite d’être confié à des professionnels beaucoup plus souvent qu’on ne voudrait le laisser croire. Il est essentiel d’avoir une communication explicite pour comprendre l’interaction entre chaque individu. En d’autres termes, les traducteurs et les lexicologues sont les garants de la survie et de l’enrichissement de leurs langues respectives puisqu’il leur revient de trouver des équivalents explicites et précis des vocables technologiques, souvent anglo-saxons, qui accompagnent les progrès scientifiques et techniques.