Qu’est-ce-que l’Analyse de la Pratique Professionnelle ?

C’est proposer un espace de travail, généralement mensuel, d’une durée de trois ou quatre heures, pour une dizaine de personnes environ d’un même service, d’une même équipe avec l’intervention d’un formateur lui-même formé à l’A.P.P. Ce processus dynamique se réalise dans la durée, au minimum sur une année, avec le même groupe et le même formateur qui se retrouvent chaque mois.

Attention toutefois, ce n’est pas de l’analyse institutionnelle, ni un groupe de paroles, ni une psychothérapie de groupe, ni une régulation d’équipe, ni un espace pour régler des conflits de personnes ou émettre des jugements disqualifiants ou de valeur sur la conduite ou la pratique professionnelle de ses collègues. Encore moins un « incentive » pour remotiver une équipe (exemples caricaturaux mais encore pratiqués : journée paint-ball ou accrobranches en équipe).

L’ A.P.P. n’est pas un simple partage d’expériences entre pairs, mais bien un espace pédagogique structuré et animé par un intervenant extérieur. A chaque session, une personne se propose (sur la base du volontariat) d’exposer une situation professionnelle vécue qui l’interroge, la perturbe, lui pose problème ou qu’elle a particulièrement apprécié. Le groupe est amené à questionner l’exposant à partir des consignes du formateur.

L’objectif premier est de permettre aux professionnels d’adopter et de développer une posture réflexive pour savoir analyser leurs pratiques dans le but de les harmoniser, de développer un esprit d’équipe, de les rendre plus efficientes au service des usagers (domaines éducatifs, médical, psycho-social) ou de la productivité (domaine industriel et des services). Une attitude réflexive qui donne du sens à la pratique du métier : car ce qui, littéralement, « rend dingue » c’est la perte du sens. L’attitude réflexive partagée avec les pairs, dans un cadre protégé, avec le professionnalisme, la bienveillance et la neutralité d’un ou d’une expert(e) redonne du sens à la pratique professionnelle. Ainsi que de la vitalité, de la créativité et de l’efficacité à la pratique professionnelle !

D’où vient l’Analyse de la Pratique Professionnelle ?

Elle vient du domaine de l’éducation (éducation nationale, éducateurs spécialisés) et des soignants (domaine associatif lié aux handicaps, centres hospitaliers, cliniques, EHPAD, SSIAD, IME, etc.).
Prenons un exemple d’actualité, largement médiatisé : celui des soignants agressés physiquement dans les services d’urgence des centres hospitaliers par des usagers ou leur famille. Les membres de ces services, de la secrétaire à l’aide-soignante en passant par les infirmières et les médecins auraient grand intérêt à participer au processus d’un groupe d’A.P.P. Les formations à la gestion de l’agressivité, à la communication bienveillante, nécessaires, viendraient en parallèle ou à la suite d’un processus de libération de la parole et de partages réflexifs au sein d’une même équipe traumatisée.

Le référentiel théorique de la « clinique de l’activité »

Les approches les plus pratiquées sont l’approche psychanalytique et l’approche systémique. Mais, à l’usage, le référentiel théorique qui me semble le plus « productif », le plus opératoire, le plus pertinent est celui que développe Yves Clot (C.N.A.M., chaire de psychologie du travail) et son équipe du Conservatoire National des Arts et Métiers à Paris depuis une vingtaine d’années : la clinique de l’activité.
En quelques mots, pour la clinique de l’activité le « métier » est une construction constituée de quatre instances en tension :

  • La dimension personnelle traduit la manière personnelle de s’approprier l’activité, de la réaliser ;
  • La dimension impersonnelle renvoie à la dimension prescrite du métier : la définition de fonction, la fiche de poste, la lettre de mission, le référentiel de compétences ;
  • La dimension interpersonnelle : le professionnel est nécessairement engagé dans une relation à l’autre (les pairs, les supérieurs, les usagers) ;
  • La dimension transpersonnelle qui s’inscrit dans l’histoire et la culture d’un milieu professionnel.

La clinique de l’activité a l’immense mérite de traiter du cadre personnel et relationnel- comme d’ autres approches- mais en incluant également une approche historique, sociologique et organisationnelle.La clinique de l’activité a donc le statut de moyen de formation continue puisqu’elle participe au développement de l’expérience et des compétences de chacun, de chacun au travail.

L’A.P.P. et la prévention de la souffrance au travail

Contrairement à bien des idées reçues, partager un temps en commun, avec ses collaborateurs, ses pairs, dans un but d’harmonisation et de partages des pratiques ne constitue pas une perte de temps, bien au contraire. C’est l’attitude « la tête dans le guidon » qui conduit parfois droit dans le mur. Voir venir le mur de loin permet de freiner et de de l’éviter. Le mur ? au minimum l’épuisement professionnel, le désengagement, la perte de sens et au pire la pathologie ou la tentatives de suicide.
L’A.P.P. fait partie intégrante des bonnes pratiques de bientraitance dans le monde du travail, pour laisser s’exprimer ce qui se tait habituellement. Tout ce qui ne s’exprime pas s’imprime durablement dans la tête, le corps tout entier, l’organisation de l’équipe, du service…
Laissons la parole au chercheur Yves Clot pour conclure :« Pour soigner les personnes il faut prendre soin du travail et des organisations ».

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